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Robustesse intégrale

Mis en ligne par johannhenry le 21 janvier 2026

Mis à jour le 21 janvier 2026

Une réflexion qui croise le concept de robustesse du biologique Olivier Hamant, et l'approche intégrale
Article

Le 31 décembre dernier, j’ai planté ma tente en montagne, seul, par -12 degrés. 

Objectivement, c’était absurde. Personne ne m’attendait là-haut, aucun sommet à conquérir, aucune performance à réaliser. Juste moi, le froid mordant, et un ciel d’une pureté magistrale. 

Le froid m’a convoqué de façon radicale à l’ici et maintenant de mon corps. J’ai rencontré frontalement mes peurs, mes doutes, ma fragilité nue. Et paradoxalement, c’est dans cette solitude extrême, dans ce silence total, dans cet espace sans écran (dans tous les sens du terme), que je me suis senti profondément connecté au Nous.

Pas au « nous » abstrait des réseaux sociaux. Au Nous de ce que nous traversons collectivement en ce début 2026 – cette époque de turbulences, d’incertitudes, de fragilité partagée. 

En redescendant le lendemain matin, une question me taraudait : pourquoi cette nuit apparemment « absurde », sans but ni nécessité, m’a-t-elle semblé si profonde, si essentielle ? 

C’est en me rappelant les travaux du biologiste Olivier Hamant que j’ai commencé à comprendre. Dans son ouvrage La Troisième Voie du Vivant (Odile Jacob), il montre que dans la nature, les systèmes qui durent ne sont pas les plus optimisés, mais les plus robustes.

Prenez une forêt naturelle : elle semble « désordonnée » comparée à une plantation optimisée. Des arbres de tailles différentes, des essences variées, du bois mort qui « encombre ». Pourtant c’est précisément ce « désordre » qui la rend robuste face aux maladies, aux parasites, aux changements climatiques. La monoculture optimisée, elle, s’effondre au premier imprévu.

Ma nuit à -12° était probablement mue par cela : un acte de robustesse plutôt qu’une quête d’optimisation. Aucune recherche d’efficacité, aucun rendement rationalisable, juste créer les conditions pour que quelque chose d’essentiel puisse émerger.

 

Et si c’était justement ce dont nous avons besoin face au tumulte actuel – les décisions chaotiques qui émanent de la Maison Blanche, l’accélération vertigineuse de l’IA, les crises qui se superposent ? Ne pas rester tétanisés à la recherche de LA bonne stratégie ou du positionnement optimal, mais la capacité à tenir dans la tempête sans se briser.

 

Dans une perspective intégrale, la robustesse ne se cultive pas dans un seul domaine. Cette nuit en montagne m’a fait toucher du doigt comment les 4 dimensions du modèle intégral s’entrelacent :

  • La robustesse intérieure individuelle : ma capacité psychologique à tenir face à la peur, à l’inconfort, sans me fracturer. Pas en combattant ces émotions, mais en leur faisant de la place. La robustesse, c’est accepter radicalement que nous ne comprendrons pas tout, que nous aurons tort, que nous changerons d’avis. C’est habiter nos zones d’ombre plutôt que de les nier. 

  • La robustesse physique : mon corps entraîné par des années de course à pied, capable de tenir dans le froid. Dans un monde de plus en plus virtuel et cérébral, maintenir une relation vivante avec notre organisme devient un acte de résistance. Marcher en montagne, courir, respirer consciemment – autant de manières de cultiver une présence qui ne peut pas être piratée par l’algorithme du jour. 

  • La robustesse culturelle collective : cette connexion au Nous émergée du silence. Les groupes robustes ne cherchent pas le consensus mou, mais créent des conteneurs assez solides pour accueillir la friction créative, le silence, l’inconfort partagé. C’est accepter que le membre le plus « difficile » du groupe porte peut-être une vérité inconfortable dont nous avons besoin. C’est comprendre que la diversité des perspectives n’est pas un obstacle mais une nécessité. 

  • La robustesse systémique : la simplicité extrême de mon équipement – une tente, un sac de couchage, le ciel. Preuve qu’on peut tenir avec peu, que la complexité technologique n’est pas toujours nécessaire. Au quotidien, c’est multiplier nos sources de revenus, nos réseaux, nos compétences. Cultiver le low-tech à côté du high-tech. Créer des redondances là où la culture dominante nous pousse à la spécialisation extrême. 

Cette nuit m’a montré que ces quatre dimensions sont inséparables : c’est mon corps ancré qui m’a permis de tenir psychologiquement, c’est la solitude radicale qui a ouvert l’espace du collectif, c’est le dénuement matériel qui a révélé l’essentiel.

 

Dans un monde obsédé par la productivité, l’optimisation, la croissance exponentielle, choisir la robustesse devient un acte politique. 

C’est ralentir volontairement. Accepter d’avoir des zones apparemment improductives dans nos vies. Cultiver des amitiés « inutiles », lire des livres « qui ne servent à rien », passer une nuit seul à -12° sans autre raison que de se mesurer au silence. 

C’est refuser la performance comme seule mesure de valeur. Une journée où vous n’avez « rien fait » mais où vous avez laissé émerger une question essentielle est peut-être infiniment plus robuste qu’une journée où vous avez coché vingt tâches. 

Face au chaos ambiant, la robustesse devient notre capacité à encaisser sans se briser, à rester debout sans rigidité, à danser avec l’imprévu plutôt que de le combattre. 

 

Une invitation pour ce mois 

Je ne vous suggère pas forcément de dormir dehors par -12° (quoique…). 😉  Mais je vous propose ceci : identifiez un domaine de votre vie où vous êtes en sur-optimisation. Où vous avez éliminé toute redondance, tout « gras », toute apparente inefficacité. 

Et créez consciemment un espace qui semble improductif : un temps mort dans votre semaine, une pratique qui ne « sert » à rien de précis, un moment de solitude sans objectif. 

Observez ce qui émerge de ce vide. Notez comment votre corps réagit. Sentez si quelque chose du Nous peut se manifester différemment. 

La robustesse n’est pas spectaculaire. Elle ne se voit pas sur Instagram. Mais elle pourrait bien être ce qui nous permettra de tenir sur la durée, de traverser les tempêtes qui viennent, et surtout de rester vivants – vraiment vivants – dans un monde qui nous voudrait optimisés jusqu’à l’os. 

À bientôt,
Johann Henry

www.holoniis.com